« Lost in Translation » : l’errance planante de Bill Murray et Scarlett Johansson dans Tokyo

Dans son troisième long métrage, Sofia Coppola filme l’ennui et le désarroi de ses deux personnages avec drôlerie et élégance.

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Publié le 09 décembre 2020 à 20h00


Bob (Bill Murray), acteur quinquagénaire sur le déclin, venu tourner à Tokyo une publicité pour une marque de whisky japonais, se prête sans mauvaise grâce, mais avec lassitude, aux devoirs qui lui incombent. Entre deux obligations, il traîne au bar, regarde pétrifié d’ennui la télévision dans sa chambre, reçoit des fax de sa femme qui lui demande de choisir la couleur de leur nouvelle moquette, ou est assailli de manière impromptue par une prostituée déchaînée, mandatée par la production.

Quelque part dans le même hôtel, Charlotte (Scarlett Johansson), censée accompagner son mari, un évanescent photographe de mode, passe son temps à ne plus l’attendre, et se morfond devant la vue panoramique de sa chambre, quand elle ne va pas se purger de son désarroi au bar de l’hôtel.

Fatalement, c’est là, entre deux insomnies, que nos deux oiseaux de nuit se rencontrent, en quête de l’apaisante griserie que procure l’alcool. Ils n’ont, à strictement parler, rien à voir l’un avec l’autre. Il est presque vieux, marié de longue date, regarde la vie sans envie, décline inexorablement. Elle est jeune, blonde, fraîche et jolie, vient de se marier, mène des études de philosophie et regarde la vie comme si celle-ci l’avait prise par surprise. Sans doute ont-ils en partage leur désarroi, et plus encore le fait de se trouver, seuls, loin de chez eux, en situation de décalage horaire, perdus dans un univers de signes indéchiffrables.

La mise en scène de Sofia Coppola, tapissage sensoriel de lumière tamisée, de musique planante et de calfeutrage nocturne, restitue opportunément ce déphasage spatio-temporel des personnages, qui les pousse irrésistiblement à trouver en l’autre une planche de salut existentiel.

Tout s’achète

En dépit du fossé de la langue qui les isole de la société environnante, Bob et Charlotte se retrouvent à Tokyo comme à la maison, en mal de cette aspérité proprement humaine qui est le grain de sable de la grande normalisation mercantile des désirs.

Malgré les apparences, rien n’aura été « perdu à la traduction », puisque dans ce monde-ci, ou tout au moins dans cette partie du monde qui passe par New York et Tokyo, rien ne se perd mais tout se vend, rien ne se donne mais tout s’achète. Le plan qui le suggère avec le plus de netteté est celui où Bob voit soudain son image s’inscrire sur une affiche géante d’une avenue de Tokyo. C’est la nature très particulière de ce vertige, en vertu duquel l’homme devient à lui-même et en plus grand que nature sa propre marchandise, qui confère à la relation entre les deux protagonistes sa valeur émotionnelle.

La drôlerie et l’élégance de la mise en scène, cette touche singulière qui permet de suggérer un maximum de choses en un minimum de mots, cette prédilection pour un pastel esthétique qui relèverait de l’effet de mode si elle n’ouvrait sur un abîme de désarroi, tout cela fait de Sofia Coppola une cinéaste à part entière, c’est-à-dire quelqu’un qui sait faire corps avec son temps




Un homme, une femme. Un regard, un hôtel. On croit connaître la chanson. Et voilà que Sofia Coppola nous la chante à sa façon, limpide, unique. La femme, c’est Charlotte (Scarlett Johansson, en pleine éclosion), jeune mariée au visage bouffi de sommeil. Celui qui la regarde, c’est Bob, acteur du double de son âge, les traits figés dans une moue de perplexité caoutchouteuse.

Météorites déboussolées, ivres d’ennui et de solitude, Bob et Charlotte tournoient sur eux-mêmes avant de s’entrechoquer en douceur. Leur attraction est d’abord régie par le décalage horaire. Sofia Coppola donne à palper comme personne cette étrange maladie du voyageur condamné à vivre à contretemps, perdu dans un brouillard énergisant. Elle capte aussi la douleur fugace mais intense de l’étranger privé de ses repères. La plus petite connivence devient rassurante. Un seul regard est source d’apaisement.

Bob et Charlotte se rejoignent par solidarité métaphysique, unis par la beauté de leur silence dans le brouhaha tokyoïte. Interprétés par deux acteurs au jeu translucide et pénétrant, ils semblent éterniser le calme avant la tempête. Bob et Charlotte s’aiment-ils, s’aimantent-ils ou s’épaulent-ils simplement ? Sofia Coppola nous laisse résoudre l’énigme tout seuls, face à nous-mêmes, longtemps après la mystérieuse scène finale.

Synopsis

Bob Harris, une star de cinéma sur le déclin, tourne à Tokyo un spot publicitaire vantant les mérites d'un whisky. Confronté à un réalisateur et à une équipe de tournage dont il ne comprend ni la langue ni les attentes, il se sent perdu dans cette ville et cette culture si différentes. Il fait la connaissance de Charlotte, une jeune Américaine qui loge dans le même hôtel que lui. Délaissée par son mari photographe, Charlotte se prend rapidement d'affection pour Bob. Leurs premiers rapports sont placés sous le signe d'une timide complicité. Bob et Charlotte multiplient les occasions d'être ensemble et partent de conserve à la découverte du Tokyo branché, de bars à strip-tease en karaokés improvisés. Peu à peu, ces deux êtres solitaires se rapprochent l'un de l'autre...

Lost in Translation

Comédie dramatique (1h42) - 2004 - Etats-Unis
Réalisé par
Sofia Coppola

avec
Scarlett Johansson, Bill Murray,
Giovanni Ribisi, Anna Faris

TTTT 
Bravo