Raoul Ruiz fait danser Marcel et ses amis

Par JEAN MICHEL FRODON

Publié le 18 mai 1999 à 00h00, mis à jour le 18 mai 1999 à 00h00

Comment réussit-on une gageure cinématographique ? Par la combinaison harmonieuse d'un grand nombre de réussites, plus... quelque chose. Il y a du pari stupide dans le projet d'adapter Proust à l'écran. Dès les premières séquences, on songe pourtant qu'il se pourrait que Raoul Ruiz ait trouvé la solution miracle. Rien de très original au premier abord, c'est d'ailleurs ce qui plaît dans la reconstitution scrupuleuse des derniers jours de l'écrivain : la simplicité un peu vieillotte du procédé qui consiste à lancer la machine à remonter le temps avec une collection de photos où figurent les principaux personnages, et l'acteur qui joue Proust énonçant leurs noms tandis qu'on entend leurs voix qui s'élèvent et se mêlent. Là est le premier élément de la réussite du film : ne pas prendre de haut le spectateur au nom du caractère monumental de l'oeuvre adaptée, ne pas chercher à faire Proust avec la caméra.

Nous voici donc partis pour un voyage dans le passé. On circulera librement d'une époque à l'autre dans ce tournant du siècle où la bonne société voit se modifier les rapports de forces entre ses composantes - aristocrates vrais ou faux, banquiers, commerçants enrichis, coquettes et cocottes -, tandis que se dessine le signal de temps nouveaux, la boucherie de 14. Un enfant, qui est Marcel Proust, tient une lanterne magique, voilà pour l'insondable débat autour de la question de l'auteur et de son identité ou non avec le narrateur de La Recherche. Le narrateur, ici, c'est naturellement Raoul Ruiz, celui qui fait le film. Gardiens du temple proustien et vestales du petit Marcel, passez votre chemin : quiconque se cramponnera à son souvenir trop précis du texte perdra tout, le film et le bonheur qui en émane. Car là est bien le miracle de ce film -fleuve, a priori menacé par l'académisme, la pompe antiquaire et le star system. C'est un film qui rend heureux.

AISANCE AÉRIENNE

L'enfant a tourné le rayon de sa lanterne, dans un éblouissement blanc est apparue Catherine Deneuve, plus éblouissante encore, magnifique, frémissante de vie, et qui semble s'amuser à jouer Odette de Crécy, faisant irruption dans sa grande robe violette au château des Guermantes. Ce n'est pas Odette, c'est bien Deneuve jouant Odette, et dans ce décalage revendiqué, ce redoublement assumé de la vedette de la littérature campée par une vedette de l'écran, se gagne l'un des principaux défis du Temps retrouvé au cinéma. Mais voici que déferle un rire en cascade, qu'on reconnaît, il ne vient pas de chez Gallimard mais de chez François Truffaut. C'est Marie-France Pisier en Mme Verdurin, chacun ses sonates de Vinteuil, le cinéma est ici réservoir inépuisable de souvenirs autant que la mémoire de Marcel Proust..

Oui, ses personnages pouvaient avoir des corps et des visages, il fallait trouver la juste proportion de statut et la bonne distance entre acteur et rôle, ce que seul Alain Delon était parvenu à faire dans le Swann de Schlöndorff. Il jouait Charlus, voici un autre Charlus, qui ne cède en rien à son brillant prédécesseur : John Malkovich, avec une pointe de son propre accent et toute les subtilités de son jeu de très grand acteur, toutes les harmoniques de sa diction et de sa gestuelle, tout l'humour de ce que la situation possède à la fois de loufoque et de délicieux. C'est un charme qui passe ! Rien n'est plus périlleux, et si souvent déplaisant que la « performance d'acteur ». Ici il n'y a que cela et, parce qu'il s'agit d'un théâtre imaginaire, d'une scène mentale dont Raoul Ruiz a établi l'espace et les règles de fonctionnement, tous sont légitimes, et succulents.

Emmanuelle Béart et Gilberte, Pascal Greggory et Saint Loup, Vincent Perez et Morel, Chiara Mastroianni et Albertine, Elsa Zyberstein et Rachel, Melvil Poupaud et le prince de Foix... C'est à chaque fois comme un couple de danseurs (l'acteur et son personnage) qui s'élance pour interpréter son pas de deux, et entraîner dans son sillage le souvenir du texte et le plaisir du spectacle, réunis par-delà les débats scolastiques. Cette aisance aérienne et souvent rieuse de la mise en place vient de loin : de la déjà longue carrière de Ruiz, réalisateur chilien installé en France depuis un quart de siècle, signataire de trente-six films dont les très mémorables L'Hypothèse du tableau volé, Les Trois Couronnes du matelot, L'Eveillé du Pont de l'Alma, Généalogie d'un crime, et de beaucoup d'autres plus ou moins aboutis.

Depuis toujours, Raoul Ruiz travaille l'utilisation du fantastique à l'écran, mène des recherches (concernant la narration, les effets optiques ou sonores, le montage) sous le signe de l'onirisme et de la fantasmagorie. Et c'est comme si toutes ces tentatives avaient enfin trouvé leur raison d'être, comme si la liberté de mouvement à l'égard du réalisme que Ruiz revendique depuis longtemps - mais le réel ne se laisse pas faire si aisément - s'imposait cette fois comme une évidence. Dès lors, tout devient possible, cerbères de l'oeuvre littéraire et gardiens du réalisme sont renvoyés dos-à-dos, désarmés, tandis qu'à chaque plan on sent que tout peut arriver, à chaque enchaînement se joue un petit suspense. Artiste du cinématographe, donc géographe, Ruiz a fait de La Recherche du temps perdu un pays, ou une forêt, à l'intérieur duquel il devient possible de se promener en tout sens, de se laisser surprendre au détour d'un virage par l'une ou l'autre de ces ombre souvent dérisoires, certaines terribles, d'autres bouleversantes.

CORRIDORS SECRETS

S'entrouvrent dès lors les portes d'un monde ambigu et prêt à basculer, se creusent dans l'épaisseur des murs de stuc les corridors secrets qui relient les salons d'une classe dominante dont l'arrogance est teintée d'inquiétude aux cabinets sado-maso d'un bordel homo dessiné avec un tact incroyablement généreux. Dans cette chorégraphie réglée au millimètre, selon des règles inventées pour lui seul par le maître de ballet Ruiz, un mot, un geste, un silence suffisent à suggérer les inépuisables différences de castes, les vertigineux et infinitésimaux déplacements dont - sous les oripeaux du désir de paraître et de la volonté de puissance - le besoin d'aimer et la peur de mourir enclenchent les mécanismes. Sous le regard acéré et distant de Marcel Proust, qui est un personnage du film de Raoul Ruiz (impeccablement interprété par Marcello Mazzarella), il y a, au fond, plus de tendresse que de cruauté.

Et quand sur le visage de l'acteur italien naît fugacement le sourire qu'avait Robert De Niro à la fin de cette autre opération magique menée sur le temps et le pouvoir sous le signe des images, Il était une fois l'Amérique, on songe que c'est, pour aujourd'hui aussi (au moment de la guerre du Kosovo), que Ruiz a réalisé son Il était une fois l'Europe. Alors, au cinéma, le bruit d'une petite cuiller peut prendre de vitesse le goût d'une madeleine. Pour notre plus grand plaisir.


  • Le Temps retrouvé

    Avec un casting royal réunissant John Malkovich, Emmanuelle Béart et Catherine Deneuve, le réalisateur chilien Raoul Ruiz signe une remarquable adaptation du monument de Proust, pourtant notoirement réputé inadaptable.

    C’est la dernière partie d’À la recherche du temps perdu et, en un sens, la plus sombre. Pour le narrateur, c’est encore le temps du doute et de l’angoisse : l’écriture, qu’il poursuit sans cesse, se dérobe. Parallèlement, le temps a fait son œuvre. Ses amis sont morts ou ne valent guère mieux. Dans une réception où il s’est rendu, après un long séjour dans une maison de santé, Proust ne reconnaît personne. Quoi, cette vieille dame (un instant, Raoul Ruiz la filme comme une vision droit sortie d’un film d’horreur), ce serait cette Gilberte qu’il avait aimée autrefois ? Sa grande surprise est d’apprendre que Mme Verdurin, qui tenait jadis un salon qu’elle croyait huppé alors qu’il n’était que grotesque, est devenue la nouvelle et invraisemblable princesse de Guermantes ! C’en est fait de toutes les certitudes sociales du narrateur. Mais il en a acquis une autre : il sait qu’il lui sera donné de créer. Et que ces mondains seront ses modèles.

    La longue errance de Marcel dans les salles désertées d’un restaurant est un moment fascinant, avec des travellings élégants à la Max Ophuls, où chaque mouvement de caméra trahit une mélancolie de l’âme. Ruiz a réussi un film sombre et caustique, exactement comme Proust, décrivant les vies et les vices. Les vies, et leurs chagrins, rendues d’autant plus effrayan­tes qu’elles sont cernées par l’oubli. Et ces vices, dérisoires puisque replacés, cons­tam­ment, dans la fuite des jours, c’est-à-dire dans le temps.

    Synopsis

    Après un long séjour en maison de santé, Marcel Proust se rend chez la princesse de Guermantes, où il retrouve les personnages qu'il a jadis côtoyés. Tous ont inexorablement vieilli et il ne reconnaît plus personne. Pas même cette vieille dame, Gilberte, qu'il avait tant aimée autrefois. Les visages d'Odette, la mère de Gilberte, celui de la maîtresse de son oncle Adolphe, la "dame aux loukoums" de son enfance, ou encore celui de Morel ne lui rappellent rien, tant ils sont marqués par le temps. Cet homme n'a plus qu'une seule certitude : le désir de raconter ses expériences, en prenant pour modèle cette série de personnages mondains...

    Comédie dramatique (2h49) - 1999 - France
    Réalisé par Raoul Ruiz
    avec Marcello Mazzarella, Catherine Deneuve,
    Emmanuelle Béart, Vincent Perez
    TTT  Très Bien

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